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Gouvernorat de Bizerte
Les marches de
l'histoire
Ici comme ailleurs, l'histoire se conjugue
avec la configuration du terrain. Et le terrain, dans le
gouvernorat de Bizerte, est d'une variété exceptionnelle et
ses incidences sur les modes de vie et le cours du temps sont
tout aussi nombreuses.
Certes, l'entité territoriale du
gouvernorat de Bizerte est toute récente, mais tout, dès les
origines, désignait la ville de Bizerte, havre en bord de
Méditerranéen, adossé à l'arrière-pays mogodien et ouvert aux
courants des influences civilisatrices, pour être le principal
pôle régional, là où s'écrivirent les premières lettres de
l'histoire de la Tunisie, au XIIe siècle avant JC, trois
siècles avant la naissance de Carthage.
Le terrain, c'est, justement, le relief
ondoyant des Mogods dans les replis duquel se sont conservées
jusqu'à nos jours les survivances ou les souvenirs des temps
lointains où les «Hommes libres», les Amazigh, peuplaient
seuls l'Afrique du Nord.
Ces survivances se manifestent jusqu'à nos
jours dans ce réduit si célèbre par son mode de vie et son
artisanat de la poterie modelée: Séjnane, qui reste un peu
comme le symbole de ce passé.
Disséminés un peu partout sur cette
carapace, les houânet, ou ghrofs, caveaux
funéraires creusés dans les parois rocheuses, témoignent
silencieusement de ce passé lointain, tandis que les
toponymes, intacts, comme Tahent, ou ateliers, comme Mâter,
sont, eux, plus éloquents quant à leurs origines.
Le terrain, ce sont les cours d'eau, les
lacs, lagunes et marécages, milieux humides dont le plus
célèbre est sans conteste l'Ichkeul et qui, eux, ont conservé
la mémoire des origines de la vie sur cette terre, à travers
une infinité de créatures, sédentaires ou migrantes qui,
depuis la nuit des temps, y ont élu domicile : végétation
aquatique ou terrestre, animaux, des plus primitifs aux plus
récents. Outre l'Ichkeul, outre les multiples oueds qui
sillonnent la région, dont le principal, la Medjerdah, Bizerte
est constellée de plans d'eau et de marais, certains naturels,
comme le delta de la Medjerdah entre Utique et Kalaât El
Andalous, d'autres artificiels, comme le «lac» de Bizerte, le
plus imposant, ou la retenue sur l'oued Joumine, le dernier en
date des grands barrages dans la région.
Le gouvernorat de Bizerte, ce sont aussi
les grandes dépressions des plaines de Mateur et celles
d'Utique. Depuis les origines dédiées à l'agriculture, elles
ont pour vocation d'approvisionner les centres urbains en
matières essentielles : céréales et olives.
Enfin, la côte; une côte bien plus longue
qu'elle ne paraît, parce que particulièrement sinueuses,
dessinant promontoires, baies, golfes en s'étirant
paresseusement en longs rubans sablonneux. Au large,
n'oublions pas de signaler ce superbe bâtiment appelé la
Galite, avec ses rochers satellites appelés Gâlitons, et dont
les amarres se trouvent dans la capitainerie de
Bizerte.
La côte, c'est le marche-pied de l'histoire
dans la région et dans tout le pays. Hyppo Diarrlyters semble
bien avoir été la première cité fondée sur le litoral africain
par les navigateurs phéniciens sur leur route vers les
colonnes d'Hercule (le détroit de Gibraltar) et leurs
précieux métaux. D'escale sur une route stratégique, le port
de Bizerte s'est progressivement transformé en petite ville,
une véritable porte d'accès au reste du pays. Et sa vocation
de porte d'accès lui restera tout au long des siècles et des
millénaires ; cela en faisait à la fois une fenêtre ouverte
sur le monde alors connu et, en même temps, la cible
prioritaire de tous les conquérants, d'Agathocle, maître grec
de Syracuse venu guerroyer contre Carthage en 318, aux
colonisateurs français. De ce passé si riche en événements,
Bizerte a surtout conservé des ouvrages fortifiés, maintes
fois remaniés, certes, mais qui gardent tous les souvenirs des
différentes déferlantes. Ces fortifications ceinturaient la
ville et défendaient l'accès du vieux port, l'une et l'autre
relativement bien conservées, surtout, il faut le souligner,
grâce à l'action inlassable de l'Association de sauvegarde de
la Médina (ASM) qui a été véritablement pionnière en matière
de conservation du patrimoine par la précocité de son
intervention et son efficacité.
Deuxième autre ville plus ancienne de
Bizerte et de Tunisie : Utique, assurément l'une des villes de
l'Antiquité tunisienne les plus connues à l'étranger pour le
rôle qu'elle a joué dans la chute de Carthage, lors de
l'épilogue des fameuses guerres puniques et, également, pour
lui avoir succédé un temps au titre de capitale de
l'Afrique.
D'Utique, il ne reste plus qu'un quartier,
fort bien conservé, d'époque romaine et une nécropole d'époque
punique. Le musée du site renferme de très belles sculptures
romaines, du mobilier funéraire punique et de superbes
mosaïques.
Les sites antiques s'égrènent tout le long
du littoral bizertin mais, pour la plupart, comme à Raf Raf,
ont été peu ou mal fouillés et encore moins conservés,
l'urbanisation galopante et les fouilles clandestines ont fait
le reste.
L'époque arabe est magnifiquement illustrée
par la médina de Bizerte, ou ce qu'il en reste. Une médina
classique, avec ses repères non moins classiques, en
particulier les édifices religieux, le centre commercial et
les loisirs en devanture, face au port et à la mer où on
continue d'entretenir pieusement le souvenir de l'un des
grands de cette cité, cheikh Khemaïs Ternane, qui avait pour
habitude de s'attabler à l'un des cafés de la place qui en
tire aujourd'hui fierté et grand succès commercial.
Et les autres médinas - ou ce qu'il en
reste -, celles des petites localités de Menzel Abderrahamne,
de Métline ou de Raf Raf ? Celles-là, elles sont toutes
«andalouses». Ces localités, et d'autres, comme Ras Jebel,
Kalaât Andalouss, Menzel Jemil, etc., ont été soit fondées à
partir du XVIIe siècle, soit majoritairement habitées par les
vagues de réfugiés andalous, installés sur ces terres par un
bey avisé qui voulait donner une nouvelle jeunesse à
l'agriculture du pays et la stimuler par l'apport de
techniques nouvelles, notamment en matière d'irrigation et par
l'introduction de cultures et d'activités artisanales
nouvelles. A vrai dire, si, de nos jours, il faut chercher des
traces d'Andalousie sous ces latitudes, il faut le faire
surtout sur les visages, dans les regards, dans les places de
village qu'il faut savoir dénicher.
Autre grande influence apparue ici :
l'ottomane. Celle-là, il faut la rechercher dans
l'architecture militaire, celle de la Kasbah de Bizerte, mais
aussi, mais surtout, dans la ville de Ghar El Melh avec cet
impressionnant ensemble de trois bastions et du port arsenal
de la ville. L'envergure de cet ensemble militaire contraste
singulièrement avec la modestie des proportions de la cité et
l'impression de bienheureuse quiétude qui se dégage des
«polders» de cultures en bord de mer ou en étage, au-dessus de
la ville et des petites coquilles de noix qui flottent dans le
plan d'eau du port.
Le souvenir de l'époque coloniale toute
proche, enfin, est plus prégnant ici que nulle part ailleurs,
d'abord parce que le peuplement européen y était plus dense
qu'ailleurs, notamment dans les installations maritimes, le
port militaire de Bizerte ayant été l'un des principaux ports
français de Méditerranée. La ville de Menzel Bourguiba, par
exemple, a été, sous l'appellation de Ferryville, de création
entièrement française. Dans les campagnes bizertines, les
résidences des exploitants coloniaux arborent toujours leur
coiffure en circonflexe rouge…
On le voit : le gouvernorat de Bizerte est
l'un des plus petits de Tunisie de par sa superficie. Il n'en
est pas moins l'un des plus denses, des plus riches et des
plus variés sous l'angle patrimonial.
Tahar
AYACHI
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