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Vendredi 14 Mai 2004















Gouvernorat de Bizerte

Les marches de l'histoire

Ici comme ailleurs, l'histoire se conjugue avec la configuration du terrain. Et le terrain, dans le gouvernorat de Bizerte, est d'une variété exceptionnelle et ses incidences sur les modes de vie et le cours du temps sont tout aussi nombreuses.

Certes, l'entité territoriale du gouvernorat de Bizerte est toute récente, mais tout, dès les origines, désignait la ville de Bizerte, havre en bord de Méditerranéen, adossé à l'arrière-pays mogodien et ouvert aux courants des influences civilisatrices, pour être le principal pôle régional, là où s'écrivirent les premières lettres de l'histoire de la Tunisie, au XIIe siècle avant JC, trois siècles avant la naissance de Carthage.

Le terrain, c'est, justement, le relief ondoyant des Mogods dans les replis duquel se sont conservées jusqu'à nos jours les survivances ou les souvenirs des temps lointains où les «Hommes libres», les Amazigh, peuplaient seuls l'Afrique du Nord.

Ces survivances se manifestent jusqu'à nos jours dans ce réduit si célèbre par son mode de vie et son artisanat de la poterie modelée: Séjnane, qui reste un peu comme le symbole de ce passé.

Disséminés un peu partout sur cette carapace, les houânet, ou ghrofs, caveaux funéraires creusés dans les parois rocheuses, témoignent silencieusement de ce passé lointain, tandis que les toponymes, intacts, comme Tahent, ou ateliers, comme Mâter, sont, eux, plus éloquents quant à leurs origines.

Le terrain, ce sont les cours d'eau, les lacs, lagunes et marécages, milieux humides dont le plus célèbre est sans conteste l'Ichkeul et qui, eux, ont conservé la mémoire des origines de la vie sur cette terre, à travers une infinité de créatures, sédentaires ou migrantes qui, depuis la nuit des temps, y ont élu domicile : végétation aquatique ou terrestre, animaux, des plus primitifs aux plus récents. Outre l'Ichkeul, outre les multiples oueds qui sillonnent la région, dont le principal, la Medjerdah, Bizerte est constellée de plans d'eau et de marais, certains naturels, comme le delta de la Medjerdah entre Utique et Kalaât El Andalous, d'autres artificiels, comme le «lac» de Bizerte, le plus imposant, ou la retenue sur l'oued Joumine, le dernier en date des grands barrages dans la région.

Le gouvernorat de Bizerte, ce sont aussi les grandes dépressions des plaines de Mateur et celles d'Utique. Depuis les origines dédiées à l'agriculture, elles ont pour vocation d'approvisionner les centres urbains en matières essentielles : céréales et olives.

Enfin, la côte; une côte bien plus longue qu'elle ne paraît, parce que particulièrement sinueuses, dessinant promontoires, baies, golfes en s'étirant paresseusement en longs rubans sablonneux. Au large, n'oublions pas de signaler ce superbe bâtiment appelé la Galite, avec ses rochers satellites appelés Gâlitons, et dont les amarres se trouvent dans la capitainerie de Bizerte.

La côte, c'est le marche-pied de l'histoire dans la région et dans tout le pays. Hyppo Diarrlyters semble bien avoir été la première cité fondée sur le litoral africain par les navigateurs phéniciens sur leur route vers les colonnes d'Hercule (le détroit de Gibraltar) et leurs précieux métaux. D'escale sur une route stratégique, le port de Bizerte s'est progressivement transformé en petite ville, une véritable porte d'accès au reste du pays. Et sa vocation de porte d'accès lui restera tout au long des siècles et des millénaires ; cela en faisait à la fois une fenêtre ouverte sur le monde alors connu et, en même temps, la cible prioritaire de tous les conquérants, d'Agathocle, maître grec de Syracuse venu guerroyer contre Carthage en 318, aux colonisateurs français. De ce passé si riche en événements, Bizerte a surtout conservé des ouvrages fortifiés, maintes fois remaniés, certes, mais qui gardent tous les souvenirs des différentes déferlantes. Ces fortifications ceinturaient la ville et défendaient l'accès du vieux port, l'une et l'autre relativement bien conservées, surtout, il faut le souligner, grâce à l'action inlassable de l'Association de sauvegarde de la Médina (ASM) qui a été véritablement pionnière en matière de conservation du patrimoine par la précocité de son intervention et son efficacité.

Deuxième autre ville plus ancienne de Bizerte et de Tunisie : Utique, assurément l'une des villes de l'Antiquité tunisienne les plus connues à l'étranger pour le rôle qu'elle a joué dans la chute de Carthage, lors de l'épilogue des fameuses guerres puniques et, également, pour lui avoir succédé un temps au titre de capitale de l'Afrique.

D'Utique, il ne reste plus qu'un quartier, fort bien conservé, d'époque romaine et une nécropole d'époque punique. Le musée du site renferme de très belles sculptures romaines, du mobilier funéraire punique et de superbes mosaïques.

Les sites antiques s'égrènent tout le long du littoral bizertin mais, pour la plupart, comme à Raf Raf, ont été peu ou mal fouillés et encore moins conservés, l'urbanisation galopante et les fouilles clandestines ont fait le reste.

L'époque arabe est magnifiquement illustrée par la médina de Bizerte, ou ce qu'il en reste. Une médina classique, avec ses repères non moins classiques, en particulier les édifices religieux, le centre commercial et les loisirs en devanture, face au port et à la mer où on continue d'entretenir pieusement le souvenir de l'un des grands de cette cité, cheikh Khemaïs Ternane, qui avait pour habitude de s'attabler à l'un des cafés de la place qui en tire aujourd'hui fierté et grand succès commercial.

Et les autres médinas - ou ce qu'il en reste -, celles des petites localités de Menzel Abderrahamne, de Métline ou de Raf Raf ? Celles-là, elles sont toutes «andalouses». Ces localités, et d'autres, comme Ras Jebel, Kalaât Andalouss, Menzel Jemil, etc., ont été soit fondées à partir du XVIIe siècle, soit majoritairement habitées par les vagues de réfugiés andalous, installés sur ces terres par un bey avisé qui voulait donner une nouvelle jeunesse à l'agriculture du pays et la stimuler par l'apport de techniques nouvelles, notamment en matière d'irrigation et par l'introduction de cultures et d'activités artisanales nouvelles. A vrai dire, si, de nos jours, il faut chercher des traces d'Andalousie sous ces latitudes, il faut le faire surtout sur les visages, dans les regards, dans les places de village qu'il faut savoir dénicher.

Autre grande influence apparue ici : l'ottomane. Celle-là, il faut la rechercher dans l'architecture militaire, celle de la Kasbah de Bizerte, mais aussi, mais surtout, dans la ville de Ghar El Melh avec cet impressionnant ensemble de trois bastions et du port arsenal de la ville. L'envergure de cet ensemble militaire contraste singulièrement avec la modestie des proportions de la cité et l'impression de bienheureuse quiétude qui se dégage des «polders» de cultures en bord de mer ou en étage, au-dessus de la ville et des petites coquilles de noix qui flottent dans le plan d'eau du port.

Le souvenir de l'époque coloniale toute proche, enfin, est plus prégnant ici que nulle part ailleurs, d'abord parce que le peuplement européen y était plus dense qu'ailleurs, notamment dans les installations maritimes, le port militaire de Bizerte ayant été l'un des principaux ports français de Méditerranée. La ville de Menzel Bourguiba, par exemple, a été, sous l'appellation de Ferryville, de création entièrement française. Dans les campagnes bizertines, les résidences des exploitants coloniaux arborent toujours leur coiffure en circonflexe rouge…

On le voit : le gouvernorat de Bizerte est l'un des plus petits de Tunisie de par sa superficie. Il n'en est pas moins l'un des plus denses, des plus riches et des plus variés sous l'angle patrimonial.

Tahar AYACHI











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