Une base navale française en Méditerranée : Bizerte
Par Monsieur Sébastien Oursel Chargé de recherche au Département d'histoire de l'armement du CHEAr
L'article qui suit se base principalement sur les contributions d'Isabelle Delaporte, de Philippe Lasterle et de Frédéric Saffroy lors du colloque organisé à l'École militaire par le Comité d'histoire de l'armement et le Service historique de la marine « Les bases et les arsenaux français d'outre-mer, du Second Empire à nos jours » les 22 et 23 mai 2000.
Bizerte.Si on respecte la chronologie nous aborderons dans un premier temps le cas de Bizerte. C'est à la fois le point le plus au nord de l'Afrique et le point d'articulation de la route Gibraltar-Malte-Suez, route maritime essentielle depuis l'ouverture du canal de Suez (pour trouver un point aussi crucial aujourd'hui, il faut imaginer une implantation susceptible de verrouiller le détroit d'Ormuz ou de Bab el-Mamdeb). Bizerte, selon la formule consacrée, était le verrou de la Méditerranée occidentale, ce qui explique les tensions avec les autres puissances présentes en Méditerranée, la Grande-Bretagne dès l'implantation, puis l'Allemagne et l'Italie dans les années 1930. Le traité du 12 mai 1881 donnant à la France la Tunisie, permit que Bizerte soit transformé du port sans âge qu'il était alors en base principale d'opérations de la flotte française en Méditerranée. Le site était doté d'un vaste plan d'eau de 150 km 2, le lac (environ 15 km sur 10), auquel on accédait par un canal qui fut élargi, dès le début 1890, pour permettre le passage des plus grandes unités ; ainsi le croiseur-cuirassé Le Suchet y pénétrait en juin 1895. Ce canal fut aménagé par les entreprises Hersent et Couvreux, qui aménagèrent également les bassins de radoub des arsenaux de Dakar et Saigon; il comptait 2 400 m de long sur 100 m de large et 9 m de profondeur aux basses mers, et était bordé de 200m de quais. Le site de Bizerte possédait de plus un relief propice à la défense terrestre et aux aménagements souterrains. Ce n'est qu'après l'épisode de Fachoda, en 1898, que la marine fit de Bizerte le coeur de la stratégie maritime française. De cette façon la base bénéficia de larges crédits permettant la création de l'arsenal de Sidi-Abdallah dans « le fond du lac » à proximité de la ville nouvelle de Ferryville, et situé à 12 km des côtes, donc protégé des attaques et bombardements d'une éventuelle flotte ennemie. Au début des années 1920, le ministère de la Marine entreprit un effort important de renouvellement de la flotte et de modernisation des bases navales. Bizerte sortait de six années d'intense activité. Il était question de développer la base grâce à l'activité du port commercial et grâce aux atouts de l'hinterland. Dans le même temps un plan de défense côtière fut partiellement engagé, la mission de soutien de la flotte nécessitant des conditions de sécurité optimales. Au cours de la Première Guerre mondiale, Bizerte avait perdu une partie de ses 47 pièces de 240 mm ainsi que de ses effectifs d'artillerie côtière passés en métropole. En 1927, l'artillerie côtière comptait quinze pièces de 240 mm, huit pièces de 164 mm et huit pièces de 75mm, certaines améliorées, mais globalement les batteries ne pouvaient tirer à plus de 10 km, alors que certaines pièces embarquées pouvaient avoir une portée de plus de 20 km; à cela s'ajoutaient des résultats médiocres obtenus lors des exercices par les bataillons côtiers de surcroît en sous-effectifs. En matière de DCA, la base était cruellement sous-équipée, ce qui n'était pas sans risque alors que la décennie 1930 voyait se préciser les potentialités destructrices de l'aviation et particulièrement dans l'Italie fasciste gagnée à la pensée du général Douhet. L'extension des installations de la base rendait également difficile les communications ; les liaisons téléphoniques ainsi que radiophoniques faisaient défaut. Il fallut attendre les années 1930 pour que Bizerte soit partiellement remis à niveau et corresponde aux besoins et ambitions de la marine. En octobre 1930, Bizerte peut être considéré comme la base navale la mieux défendue... sur son front de mer . Les pièces d'artillerie côtière ont été modernisées, ont une portée accrue et il existe des ouvrages permanents ainsi qu'un parc mobile ; l'éclairage nocturne et la DCA restant toujours insuffisants. Les défenses terrestres à l'est et au sud du lac devant défendre l'arsenal sont inexistants jusqu'à un début de réorganisation à partir de 1930. Au milieu des années 1930, Bizerte constituait la deuxième base navale française après Toulon. Cette base pouvait offrir à la Flotte unrefuge sûr et défendu. La configuration en était la suivante : au port côtier de Bizerte, à l'entrée du canal, s'ajoutaient deux bases secondaires à Baie Ponty et au Goulet sur le canal menant au lac, la base principale de ravitaillement étant constituée par l'arsenal de Sidi-Abdallah au fond du lac. L'arsenal possédait trois appontements de 110 m de long, quatre bassins de radoub dont un, le n° 2, pour les croiseurs de 10 000 tonnes, et trois docks flottants. Les réserves de vivres, carburants et munitions étaient importantes, six bâtiments pouvant se ravitailler simultanément. À ces installations s'ajoutaient la base de sous-marins et torpilleurs de Sétié-Mérié à l'ouest du lac, la base aéronavale de Karouba à 4 km au sud de Bizerte le long du canal dotée d'escadrilles d'hydravions, et en retrait de cette dernière la base aérienne de Sidi-Ahmed. Complétant ce dispositif, les installations des carrières abritaient des magasins souterrains pour torpilles et combustibles. Au milieu des années 1930, Bizerte pouvait donc faire bonne figure mais déjà le contexte international s'était sensiblement modifié et assombri. Sans développer outre mesure, on peut identifier plusieurs facteurs ayant déterminé l'évolution de la stratégie française : la montée en puissance de l'Italie fasciste avec à la fois une politique navale agressive (le fantasme de la Méditerranée, lac italien et une menace aérienne importante, Bizerte, étant trop proche de l'Italie, se trouvait encerclé par un ensemble de bases aéronavales italiennes : Cagliari en Sardaigne, Pantelleria dans le détroit de Sicile et Tripoli en Libye et ainsi directement vulnérable du fait de ses insuffisances en DCA, communications... L'Allemagne réarmait et construisait des unités de 30 000 tonnes. Le conflit espagnol de la même manière renforçait la tension en Méditerranée. Le Conseil supérieur de la marine du 4 décembre 1936 prit acte de ces évolutions et approuva une réorientation stratégique : réarmement naval de la France, rapprochement avec la Grande-Bretagne et stratégie de défense centrée sur la Méditerranée Bizerte, pour sa part, était neutralisé par Vichy en 1940, puis occupé par les forces de l'Axe en novembre 1942 ; l'ensemble de la base était reprise par les Alliés après de violents combats en avril-mai 1943. Elle subit par la suite des bombardements, mais la DCA ayant été renforcée par les Alliés les dégâts restèrent réduits. En juillet 1943, les Alliés rassemblèrent 600 bâtiments sur le canal et le lac en vue de l'invasion de la Sicile. On le voit, les événements de la Seconde Guerre mondiale ont confirmé l'importance cruciale de ces deux bases. Mais se furent les dernières contributions d'importance de Mers el-Kébir et Bizerte dans le cadre d'un conflit étendu. Le début de la Guerre froide, la logique des blocs, le caractère essentiel du théâtre centre Europe, les nouvelles armes et leurs vecteurs la position stratégique des deux bases nord-africaines et leur importance dans la politique française, constat qui sera difficilement admis alors que la décennie 1950 voyait s'amplifier les mouvements indépendantistes et les troubles en Afrique du Nord. La base algérienne conserva cependant dans l'immédiat après-guerre une importance indéniable : un intérêt politique de sauvegarde de l'Empire et une valeur militaire, y compris dans « le contexte nucléaire », un intérêt géostratégique compte tenu de sa position en Méditerranée occidentale et une importance économique majeure en extension du port d'Oran et de sa région. Dans l'après-guerre, il semblait évident que les contraintes budgétaires allaient s'ajouter aux reconsidérations stratégiques évoquées plus haut pour modifier le plan initial de la base de Mers el-Kébir. En 1948, le secrétaire d'État aux forces armées classait les bases navales en fonction de l'urgence de leur aménagement : Brest, Mers el-Kébir et Dakar entraient dans la première catégorie. Bizerte entrait dans la quatrième catégorie avecCherbourg, Lorient et Saïgon, derrière Toulon placé en troisième catégorie. Ce classement révélait les nouvelles priorités et conditionnaitles affectations de crédits.
Pour 1948, Mers el-Kébir reçut 27 % des crédits accordés aux bases et arsenaux (derrière Brest avec 31 %) ; Bizerte n'obtenait que 6,8 %de ces crédits. Le triangle des bases méditerranéennes Toulon Mers el-KébirBizerte était donc remis en cause, budgétairement du moins. Il faut se rappeler que Bizerte avait bénéficié, avant la guerre, de larges crédits et possédait déjà toutes ses infrastructures ; celles-ci avaient certes souffert de la guerre et demandaient à être modernisées. Mers el-Kébir prit le relais de Bizerte dans le dispositif naval français, mais rapidement le manque de crédits obligeait à définir un projet de base réduite. La jetée est, en cours de construction était ramenée à 1 550m, les bassins de radoub disparaissaient des plans au profit de docks flottant amenés d'Oran, et la capacité d'accueil de la base se voyait réduite. Avec l'entrée en scène de l'OTAN, au cours des années 1950, le projet de Mers el-Kébir revêtit une autre dimension. De nouveau triangles stratégiques se dessinèrent : Mers el-Kébir Toulon Brest, ou Mers el-Kébir Gibraltar Brest complètent le triangle méditerranéen. Dans le dispositif occidental, l'Afrique du Nord devint une seconde ligne possible, une base de repli, de soutien logistique et opérationnel...Mers el-Kébir s'en trouvait revalorisé et il fut urgent alors de terminer les ouvrages de protection du plan d'eau et ceux de la base stratégique. On distinguait deux zones. L'une industrielle à l'est, essentiellement souterraine, avec un arsenal, une usine de fabrication de torpilles, des ateliers, des centrales électriques et à oxygène ; en surface s'ajoutaient des constructions légères, des ateliers et les docks. La zone opérationnelle au nord-ouest comprenait la base de stationnement, composé du plan d'eau et des ouvrages maritimes massifs (quais,terre-pleins, appareillages), et en souterrain les installations militaires et logistiques (entrepôts, poste de commandement, parcs àhydrocarbures, soutes à munitions). À la fin des années 1950, un constat s'impose, Mers el-Kébir est-elle bien « la première base navale anti-atomique » et cela sous 240 m deroches ? Les souterrains ne sont pas terminés et le dispositif antinucléaire n'est pas achevé, de plus qu'elle valeur peut réellement avoir une telle base alors que s'affine la logique de la dissuasion et qu'un conflit conventionnel en centre Europe reste plus concevable qu'un conflit nucléaire généralisé ; de plus, en l'état actuel, la base ne résisterait pas à la puissance toujours croissante des armes nucléaires. Les accords d'Évian en mars 1962 permettent à la France l'utilisation pour quinze ans renouvelables de la base stratégique ; le ministère des Armées décide d'en faire une base stratégique interarmée, et à cet effet une base aérienne est construite à la limite nord de la plaine de BouSfer. L'avenir de cet ensemble stratégique en territoire étranger pose cependant problème même si l'on évite toute remise en cause. Les investissements vont en diminuant à Mers el-Kébir, dès 1962, et couvrent essentiellement l'entretien. Après les travaux des installations aériennes, en 1964-1965, l'activité maritime tend à se réduire, du matériel est rapatrié en métropole ; très symboliquement un officier général de l'armée de Terre est nommé à la tête de la base, commandement qui, jusque-là, ne revenait qu'à un officier de marine. Au cours de l'année 1967, la décision est prise par le général de Gaulle d'évacuer la base, évacuation qui doit intervenir dès le début de 1968. Cet épilogue semble aujourd'hui logique, Mers el-Kébir n'était plus qu'un point isolé de présence française en Afrique du Nord. Toutes lesautres bases, navales ou aériennes avaient été évacuées, les installations de Bizerte avait été rétrocédées au gouvernement tunisien entre juin1962 et octobre 1963. Ainsi, à la fin des années 1960, s'en était fini de la présence française en Afrique du Nord, la France enserrée dans la logique des blocs ne pouvait que se concentrer sur sa politique de sanctuarisation du territoire national, réduit par les vagues d'indépendance. Militairement, la priorité revenait désormais à la sécurisation de l'hexagone et au soutien du dispositif OTAN sur le théâtre européen par l'option de la seconde ligne.