ÉLÉMENTS D'HISTOIRE DE FERRYVILLE
Par Roger Xavier Lantéri

L'ÉPOQUE DU PROTECTORAT FRANÇAIS (suite 3)
      


             1902. En mars, aux Trois Palmiers, en creusant les fondations d'un "pavillon de la défense sous-marine", les ouvriers découvrent les mosaïques des thermes romains. Le chef de travaux de l'arsenal se nomme M. Canal.
             1902. Le 16 mars, élections au 3ème collège. Un candidat de la circonscription de Bizerte, Henri Vidal, vétérinaire, réclame pour Ferryville "où la population est déjà si nombreuse" un siège de délégué au 3ème collège : "Tout y est à faire, dit-il. Et d'abord la question de l'eau".
             1902. En octobre, le nouveau ministre de la Marine (cabinet du "petit père" Combes juin 1902 - janvier 1905) Camille Pelletan, homme de gauche (radical) et esprit de progrès, et ami très proche d'Édouard Lockroy, visite Ferryville. Il est enthousiaste :"Avec cet abri puissant, si bien placé également à l'attaque, nous pouvons tenir porte ouverte entre les deux moitiés de la Méditerranée malgré Malte et Gilbraltar". Ce mois d'octobre, Le bulletin du comité de l'Afrique française écrit : "L'arsenal sera utilisable dès l'année prochaine et achevé en 1904. Le centre de Ferryville qui se développe autour de cet arsenal prend une véritable importance. Né sur une plaine rase, il compte maintenant 2500 français, 3500 italiens et 2000 indigènes. Des rues se construisent, des magasins s'élèvent partout. On s'occupe de faire venir un nouveau contingent de 2000 ouvriers français".
             1902. Le 21 décembre, l'Église de Bizerte est livrée au culte. L'hôtel de ville est toujours à l'état de projet.
             1903. Un visiteur, Gaston du Bosc de Beaumont, assiste aux travaux de construction de l'arsenal et raconte non sans emphase : "Quand on débarque, on se trouve en présence d'un spectacle tel que dut être celui des travaux d'Égypte au temps des pharaons. Il est impossible de se défendre d'un moment de stupeur devant l'impression de force et d'unité qui se dégage... Les dragues, les machines, les formidables excavations, les édifices multiples achevés ou sur le point de l'être, la fourmillière humaine répandue sur tout cela, reportent la pensée à la naissance des sphinx, à l'érection des pyramides... Le 1er janvier 1903, l'arsenal a été occupé et les bassins de radoub fonctionneront dans le premier trimestre 1905".
             Notre témoin est moins lyrique devant le spectacle des débuts très far-west de notre ville : "on ne saurait quitter le lac sans dire quelques mots de Ferryville, cité ouvrière naissante, appelée à devenir la Seyne de ce Toulon africain. Située à un kilomètre de Sidi-Abdallah et à trois de la station de chemin de fer d'Oued Tindja, cette localité possède déjà 6000 habitants, tant européens qu'indigènes... Pour le moment, c'est une agglomération de maisons neuves mais peu confortables et de gourbis pour les siciliens et les arabes. Il lui faudrait, avant de prendre rang de cité, tout un ensemble de travaux d'édilité indispensables et fort coûteux... On vient de construire à Ferryville une église, des écoles, un marché, un bureau de poste, etc." (Extrait du livre Une fille de France, La Tunisie Paris 1905). Du Bosc de Beaumont s'émerveille tout de même devant l'avenue de France "large de 60 mètres" mais il la voit plantée ... d'oliviers !.
             Du Bosc de Beaumont va aussi à Tindja : "On y rencontre, près d'un village arabe, et, ombragées par de grands figuiers, de majestueuses ruines romaines". (Ce sont probablement les ruines de l'Henchir Tindja juste à l'Ouest de l'oued sur la route du Bois de Boulogne mais vers 1940 elles n'étaient pas "majestueuses").
             1904. Le 8 avril, par accord, la France et la Grande-Bretagne se partagent l'Afrique et l'Asie en zones d'influence. Fondement de l'Entente cordiale, oeuvre du ministre français Delcassé. Londres accepte ainsi le port de guerre de Ferryville..
             LE FARFADET ET LE LUTIN. 1905. Première tragédie maritime à Ferryville. Le jeudi 6 juillet, sur le lac, à 200 mètres de la passe nord de l'arsenal, devant la future plage du "Temporaire", le sous-marin Farfadet commence à plonger. Le commandant s"aperçoit que la porte du kiosque ferme mal. En catastrophe, il tente d'ouvrir le capot pour le refermer aussitôt. Trop tard. Le commandant et les deux matelots qui l'aidaient se retrouvent à l'extérieur tandis que l'eau s'engouffre dans le bâtiment. Le submersible pique du nez et va s'enliser dans la vase épaisse par dix mètres de fond. Les scaphandriers entendent les appels de l'équipage prisonnier. L'épave est ceinturée par des chaînes mais la grue casse. Des secours arrivent de Bône, d'Alger, de Toulon. Pendant deux jours et demi, les marins prisonniers dans la coque, peu à peu asphyxiés, parviennent à résister et à appeler. Le silence tombe le samedi 8 juillet au soir. Le 14 juillet, la municipalité supprime les réjouissances de la fête nationale. Le 15 juillet, grâce à un dock flottant, on réussit à soulever l'épave et à le remorquer lentement. Le 17 juillet, le navire cercueil est ouvert et l'on sort quatorze cadavres. Le 18 juillet : funérailles. C'est un goujon cassé dans le mécanisme de fermeture du capot à vis qui a été la cause du drame. A Toulon, le Farfadet reprendra du service sous le nom de Follet (décembre 1908 - 1913).
             1906. Seconde tragédie maritime. Le 16 octobre, à 8h du matin, le Lutin quitte l'arsenal, traverse le lac et va croiser à deux milles marins (3,700 km.) de Bizerte. Mer houleuse, temps pluvieux. Deux plongées ont lieu sans accident. Troisième plongée à 12 h 40: le sous-marin n'émerge plus. Il git par 35m. de fond. Son système de remontée n'a pas fonctionné. Seize marins sont prisonniers et vont périr asphyxiés. Un dock flottant parvient à remonter le navire et le conduit à Ferryville où toute la population se masse sur les quais pour l'acceuillir le 28 octobre. Tous les pavillons des bâteaux, tous les drapeaux des édifices sont en berne. Le 29 octobre, les cadavres sont retirés. Le 30 octobre, les obsèques sont célébrées. En quinze mois d'intervalle, la jeune ville a perdu trente marins dont la moyenne d'âge était de 24 ans. La moitié portait des noms bretons.
             1907. Épidémie de paludisme à Ferryville et dans toute la Tunisie. Par un décret du 26 décembre, les "établissements maritimes" prennent officiellement le nom d'Arsenal de Sidi-Abdallah : "les travaux sont suffisamment avancés pour prévoir la constitution du personnel ouvrier chargé de la réparation et de l'entretien des bâtiments de la flotte... Les aides-ouvriers des arsenaux (ouvriers n'ayant pas encore accompli leur service militaire) et les établissements de la métropole qui, au moment de leur passage devant les conseils de révision, solliciteraient leur affectation aux équipages de la flotte, seront incorporés, pour le temps normal de la durée du service, dans la marine et exclusivement affectés à l'arsenal de Bizerte".[cette expérience des aides-ouvriers sera un échec : 500 au départ, ils seront réduits à 355 au 1er août 1914 et supprimés en 1915.].
             A partir de 1907, les arsenaux métropolitains dirigent sur Ferryville des "ouvriers volontaires immatriculés ou auxiliaires" En tenant compte de l'intendance et du personnel de santé, les employés et ouvriers français de la Marine militaire, qui étaient 98 en 1906, sont 14 en 1907. Ils vont vite progresser. 1908 : 326 / 1909 : 680 / 1910 : 964 / 1911 : 1152.
             1909. Le 10 janvier, par un temps de tempête, une sculture de bronze de 9 tonnes, haute de 5,20m., large de 4,50m. et profonde de 2,50m., est inaugurée en l'honneur des marins du Farfadet et Lutin sur la principale place de Ferryville, la place de France (en haut de l'avenue de Tunisie, qui deviendra ensuite l'avenue de France). Plus tard cette statue sera déplacée sur la place Décoret, du nom du fondateur. Dû au ciseau de Gaudissard, le monument représente un submersible à demi immergé portant la déesse de la Gloire brandissant un drapeau. On place autour la grosse chaîne qui a servi à remonter les bâtiments. Ce sera le monument aux morts de Ferryville et il rythmera tous les événements historiques, retraite aux flambeaux du Front Populaire, rassemblement de la libération ou de la Victoire, prises d'armes... Devant lui, on entonnera aussi bien la Marseillaise que l'Internationale ou Maréchal nous voilà. Beaucoup d'enfants de Ferryville joueront à le gravir et à s'asseoir sur la coque en forme de fusée. La place Décoret sera ensuite baptisée Jean Jaures par la municipalité mais les habitants diront le Farfadet à l'exception des vieux ferryvillois qui se reconnaîtront en disant "la place Décoret". [Évacué sur Toulon puis sur Lorient après les événements de Bizerte (1961), le monument "Farfadet et Lutin" sera transporté sur une place de Mourenx (Pyrénées Atlantique) où il sera inauguré une seconde fois le 9 novembre 1969.].
            1909. L'hôpital ouvre ses portes (des services de santé et d'intendance ont été installés depuis 1905 - 1906). Le terrain dans le centre de Ferryville se vend un franc le mètre carré (témoignage de Joseph Lantéri arrivé cette année venant de Toulon). La ville conserve son caractère western avec sa banque privée (Rondeau), son tram Tindja-Ferryville-Arsenal (le T.F.A. que les gamins baptiseront dans les années trente Tacot-Ferraille-Antiquité) et, cachés derrière la gare, ses saloons-boxons, "La Riviera" et "le rendez-vous des matelots" auquels s'ajoutera plus tard le Canari".
             1911. Recensement. Ferryville n'apparaît pas dans les 17 premières villes (elle est probablement comprise dans Bizerte). De Septembre à novembre, épidémie de choléra: 32 militaire et 10 civils reçus à l'hopital militaire de Bizerte."L'arsenal n'est pas en pleine activité, écrit l'amiral Besson . Il manque des ouvriers français".. A l'inverse, un décret ministériel assure le 22 décembre que l'arsenal a atteint son plein développement " et annonce qu'à partir du 1er janvier 1912, un contre-amiral sera placé à la tête du port.
             1912. La loi navale du 30 mars autorise la création de deux nouvelles formes de radoub.
             1913. Le 23 septembre, l'aviateur Roland Garros se pose sur les bords du lac (Sidi Ahmed). Parti de Saint-Raphaël, il vient de réussir la premère traversée aérienne sans escale de la Méditerranée.
             1913. Le 30 octobre, une préfecture maritime est instituée.
             1914 : le 3 août, l'Allemagne déclare la guerre à la France. A Ferryville, l'arsenal et l'usine d'hydravions Donné ( on dit " les Hangars Donné"), au Sud de l'avenue de France , travaillent à plein particulièrement pour l'armée d'Orient et l'escadre des Dardanelles. A partir du Jour de l'An 1916, Ferryville devient dans des circonstances dramatiques la grande base arrière de la Guerre d'Orient. L'échec des débarquements franco-britanniques sur la péninsule de Gallipoli et le repli sur Salonique provoque l'arrivée à Ferryville de centaines d'éclopés. De janvier à juin 1916, ce sont 21 000 soldats serbes, défaits par les austro-germano-bulgares, qui débarquent. L'ossuaire des serbes au cimetiêre de Ferryville rappellera leur passage et leurs pertes avant le retour offensif et victorieux de 1918. Le célèbre vice-amiral Paul Émile Guépratte qui a dirigé la division navale française des Dardanelles est nommé préfet maritime et le restera jusqu'en août 1918 (la place du Marché portera son nom). Ferryville devient aussi la base principale de ravitaillement des chasseurs de sous-marins. Dès 1916, le choléra asiatique et le typhus exanthématique font des ravages. L'arsenal qui possède trois bassins dont un de 200 mètres en construit un quatrième (il sera achevé en 1920 mais ne pourra pas être mis en service avant plusieurs années pour des problèmes d'étanchéité.). Le Nombre des ouvriers a passé le cap des deux milliers. 1912 : 1139 / 1913 : 1311/ 1914 : 1422 / 1915 : 1885 / 1916 : 2002 / 1917 : 2808 / 1918 ; 2428.
             1918. Le 11 novembre : armistice. La grippe espagnole atteint la région et va durer jusqu'en 1920. Nombreuses hospitalisations, nombreux décès.
             1921. Recensement du 6 mars. Ferryville compte 4076 habitants européens dont 2771 français (les tunisiens n'ont pas été comptés, faute de moyens) :

             Français Italiens Maltais Total
1. TUNIS 22 206 42 592 7 379 73 472
2. BIZERTE 3 300 3 149 248 6 809
3. SOUSSE 2 350 2 887 1 187 6 566
4. SFAX 1 529 2 314 1 094 5 488
5. FERRYVILLE 2 771 1 224 56 4 076



             A l'arsenal, le nombre des ouvriers décroît légèrement : 1919 : 2476 / 1920 : 2457 / 1921 : 2405 / 1922 : 2210.
             1921. En juillet, arrivée des 34 navires de guerre et du bateau-hôpital de l'escadre russe de la mer noire qui fuient la révolution bolchevique. Ils sont regroupés à Ferryville. (En mars 1920, l'amiral Wrangel avait rassemblé en Crimée les débris de "l'Armée des Volontaires", russes blancs en lutte contre les bolcheviques. l'Armée rouge, attaquée au Nord par la Pologne n'a pu répliquer mais la fin de la guerre polono-soviétique le 12 octobre 1920 a permis aux Rouges commandés par Staline et Timotchenko de se retourner contre les russes blancs. Wrangel a embarqué une partie de ses hommes et mis le cap sur Bizerte). Les enfants de Ferryville joueront sur les carcasses des vieux sous-marins russes qui s'enliseront au fil des années près de la plage Rondeau vers les Trois Palmiers. Quelques russes deviendront domestiques ou hommes de charge des ferryvillois (comme André chez les Alberti dont les ivresses ravissaient les enfants de la cité maritime).
             L'escadre porte la mort dans ses soutes : tous les navires sont contaminés par le typhus exanthématique et la fièvre récurrente. Le Cronstadt est dératisé est toute l'escadre est nettoyée au soufre et à la chloropicrine. Mais des cas de peste se déclarent à l'hôpital. La mémoire de Ferryville en gardera la trace.
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