Discours de Roger Cukierman à la cérémonie du Yom HaShoah, dimanche 18 avril 2004
Câétait il y a 60 ans. Nous étions plongés dans lâhorreur de la shoah, le massacre de la moitié des Juifs dâEurope, la disparition du tiers des Juifs du monde.
Je pense à mes grands parents, mes oncles, mes tantes, mes cousins, mes cousines que je nâai pas connus, qui sont pour moi des sans visages. La mémoire de mes racines mâa été volée. Qui ne peut se souvenir des visages, des lieux, des sons, des odeurs est un orphelin de la mémoire.
Par nostalgie, par curiosité, jâai visité le shtettle de Pologne que mon père avait quitté dans les années trente pour fuir lâantisémitisme et la misère, et pour rejoindre le pays des droits de lâhomme. Jâai vu un village intact, des maisons, des hommes, des femmes. Il y avait le cadre mais lââme manquait. Ma capacité dâimagination était insuffisante. Comment retrouver dans ce cinéma la synagogue de mes parents ? Et dans ces murs froids, la vie des êtres chers ?
Lâémotion nâest venue que le lendemain, à quelques centaines de kilomètres, dans un endroit appelé Treblinka, devant une pierre parmi beaucoup dâautres, sur laquelle était gravée simplement Ozarow, le nom de ce shtettle effacé de lâhistoire des hommes. Devant cette pierre ma fille Orlika a chanté en hébreu une chanson de Bialik. Et là, devant cette pierre sont apparus ces grands parents, oncles, tantes, cousins, que je nâai jamais connus. Et nous avons tous pleuré...
Les Juifs de France ne furent pas épargnés. Le gouvernement de la France, celle de Pétain collabora avec les Nazis, transforma les Juifs en gibier, procéda à des rafles, et livra les Juifs au même destin fatal.
Et parmi eux, tant dâenfants qui auraient pu enrichir lâhumanité en poètes et en savants. Des enfants quâon a tué, comme on a tué les enfants et petits enfants, quâils auraient eu, si des barbares nâavaient pas interrompu le cours de la nature.
Dans trente ans, dans cinquante ans, il nây aura plus de survivants pour témoigner, pour commémorer. Nous qui sommes les miraculés de lâhorreur de la Shoah, nous avons le devoir impérieux de suivre lâexemple de ceux qui, comme Simone Veil, Henri Bulawko, ou Serge Klarsfeld, se battent pour rappeler le souvenir de nos martyrs.
Je pense aux 3.000 survivants des 78 000 déportés de France. Ils ne sont aujourdâhui que quelques centaines. Pour eux, une odeur, une vision, un numéro, un aboiement, un wagon, un cri, tout peut rappeler lâhorreur du passé.
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Si les deux tiers des juifs de France ont survécu, câest que de nombreux Français ont aidé les Juifs au péril de leur vie. Comment oublierai-je jamais les bonnes sÅurs qui ont caché lâenfant que jâétais, et mâont sauvé la vie, au risque de la leur ? Elles montraient la voie de la dignité. Oui, il y a des moments de lâexistence où lâêtre humain peut choisir. Ce sont des moments fugitifs, qui permettent dâêtre fier de son passage sur terre.
Ils étaient simplement mus par leur conscience, par le respect dâautrui.
Ces voix isolées venant dâhorizons chrétiens ou laïcs, souvent modestes, ont osé alors rappeler que les Juifs sont des êtres humains.
Pour que demain lâhistoire ne se répète pas, pour que la France soit la France que nous aimons, généreuse, tolérante, il faut quâelle maintienne les valeurs de la République dans une condamnation sans faille du racisme, et de lâantisémitisme.
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Le spectacle de violence que nous offre le début de ce millénaire montre que lâhomme ne sâaméliore pas, que les forces de haine se déchaînent sous leur forme la plus dangereuse, celle du fanatisme religieux, avec son cortège dâattentats suicides qui ne sont rien moins quâun crime contre lâhumain.
Les agressions anti-juives témoignent dâune inadmissible diffusion des slogans antisémites les plus ignobles.
Un fanatisme religieux dévoyé menace les Juifs, comme il menace le reste du monde occidental. Les Juifs ont toujours été et restent les sentinelles de lâhistoire.
Les valeurs morales que le judaïsme défend sont celles sur lesquelles le monde civilisé sâest créé.
Nous devons nous battre pour que le dessein de Hitler ne puisse jamais se réaliser. Nous devons à nos disparus de ne pas laisser sâéteindre la culture juive.
Nous devons soutenir lâEtat dâIsraël
Parce quâil a besoin de nous et que nous avons besoin de lui.
Parce quâil est une consolation aux six millions de disparus.
Que lâombre de nos martyrs protège nos enfants !
Roger Cukierman
Président du CRIF