ÉLÉMENTS D'HISTOIRE DE FERRYVILLE
Par Roger Xavier Lantéri

L'ÉPOQUE DU PROTECTORAT FRANÇAIS

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             LES FRANÇAIS DÉBARQUENT, 1880-1881. Le 23 septembre 1880, Jules Ferry devient chef du gouvernement français. La Tunisie est une régence turque gouvernée par un bey. Depuis 1868, une commission franco-anglo-italienne, dite "de la Dette", gère la banqueroute du pays. En 1878, à la conférence de Berlin, le chancelier allemand Bismarck a laissé entendre aux français qu'ils avaient les mains libres en Tunisie (Il espère les facher avec l'Italie qui a des visées sur la régence et veut contrôler le détroit de Sicile) tandis que Lord Salisbury (Grande Bretagne), dont le pays a obtenu une place prépondérance en Égypte, a confié qu'en "compensation", l'Angleterre ne contrariera pas une action de la France en Tunisie. En février 1881, Léon Gambetta convainc Jules Ferry d'intervenir. Fin mars, des réglements de compte entre tribus tunisiennes (Kroumirs) et algériennes ont lieu, côté algérien. Jules Ferry grossit l'incident et le présente comme une attaque contre les troupes françaises. Le 4 avril, il obtient à l'unanimité de la chambre six millions de francs de crédits pour une "opération de police". Le 1er mai 1881, trois gros navires de guerre français et une canonnière (contre-amiral Conrad), partis la veille de Bône, se présentent devant Bizerte. Les chaloupes sont mises à la mer avec une compagnie de débarquement qui occupe le port sans résistance. Le lendemain et le surlendemain 8000 soldats français débarquent et, sous les ordres des généraux Bréart et Maurand, marchent sur Tindja. Puis sur Mateur, puis sur la vallée de la Medjerdah. Le 11 mai, le corps est à Djédéìda et le lendemain, le général Bréart et Maurand, marchent sur Tindja. Puis sur Mateur. Puis sur la vallée de la Medjerdah. Le 11 mai , le corps est à Djédéïda et le lendemain, le général Bréart donne l'ordre de halte à 2 km du palais de Kassar Saïd. où réside le bey Mohammed Sadok. Le soir même, le bey accepte par traité que la France occupe certains points jusqu'à ce que l'administration locale "fût en état de garantir le maintien de l'ordre". Depuis le 25 avril, des troupes françaises passaient la frontière algerienne. Au nord , une colonne dirigée par le général Delebecque s'enfonçait en Kroumirie sous une pluie serrée qui rendait la marche difficile et le campement malsain. La colonne du Sud commandée par le général Logerot avait ordre de prendre la citadelle du Kef. Au total le corps expéditionnaire compte 30000 hommes sous les ordres du général Forgemol. Le traité franco-tunisien dit "du Bardo" est ratifié le 23 mai à Paris par la Chambre des députes: 430 voix contre une (Clémenceau). La plupart des troupes, éprouvées par de nombreux décès provoquées par l'eau et la malaria, regagnent l'Algérie.

             Qu'est devenue Bassiana?. L'archéologue Paul Gauckler (1866-1911) visitera les lieux en 1896 et notera "un groupe de masures arabe nichées dans les ruines de monuments romains (à l'emplacement du futur arsenal). J'ai vu une grande porte cintrée en grand appareil qui se dressait presque intacte à trois mètres de hauteur au-dessus du sol moderne, au milieu d'autres constructions en blocage. "Cet endroit se nomme Bled Bordj el Caïd et non Sidi Abdallah qui est celui d'un groupe de gourbis à l'emplacement des Trois Palmiers.
             1881. Le 28 juin, une insurrection éclate à Sfax qui est bombardée. Sousse et Gabès sont occupées. Le corps expéditionnaire est reconstitué et porté à 50 000 hommes. Nombreux morts. 6000 soldats malades. (L'endémie lacustre de Mateur", c'est-à-dire le paludisme, et le "clou de Gafsa" ou "bouton d'orient", un furoncle, mobilisent les médecins). Émotion en France, le gouvernement est divisé, une opération est décidée sur Kairouan qui est occupée le 28 octobre. La région de Bizerte et du lac est calme. Jules Ferry démissionne le 10 novembre.
             1883. Jules Ferry revient au pouvoir le 21 février. Le 8 juin, à la Marsa, une convention préparée par Paul Cambon organise le protectorat. Le bey procédera aux "réformes administratives et financières que le gouvernement français jugera utiles. La France est représentée par un Résident général tout puissant.

             L'opération Décoret. 1883. Se rendant de Marseille à Gabes en compagnie de Ferdinand de Lesseps, Abel Couvreux, le constructeur du canal de Suez, fait escale à Bizerte et découvre le lac. Le paquebot est contraint de mouiller au large. Le lac n'est relié à la Méditerranée que par une sorte de corne peu profonde (5 mètres) dont la base est la Pointe Cébra et dont la pointe au Nord, se divise en deux minuscules canaux envasés (profonds de un à deux mètres ) enserrant une petite île habitée et aboutissant au Vieux port. L' île est reliée au reste de la ville par un pont dit "des Soupirs". La cité vit péniblement de la pêche et des villégiatures d ' été, elle compte 1800 habitants dont trois Européens, tous italiens. Couvreux imagine un grand port en ouvrant sur le lac, il dessine un croquis proposant de tailler dans les terres à l'Est de la ville un canal direct large de 100 m. et débouchant sur le lac et il envoie son esquisse au résident général. Aucune suite apparente.
             1884. Le 16 juillet , création de la commune de Bizerte.
             1886. Création du Contrôle civil de Bizerte. L'amiral toulonnais Hyacinthe Aude, ministre de la Marine cette année1886, fait opérer quelques dragages et projette secrètement d'instaler une division navale (croiseurs et torpilleurs) et un corps de troupes embarquées (infanterie et artillerie). Il fait renforcer et prolonger la vieille jetée Ouest du vieux port.
             1887. Le 19 mars, Le Petit Parisien publie un plaidoyer pour la construction d'un port de guerre à Bizerte: "Notre génération léguerait à l'avenir une oeuvre utile pour la grandeur de la France si elle utilisait les admirables conditions naturelles de Bizerte".
             1888. Paris avance sur des oeufs. Les Anglais menacent de venir démolir les travaux si nous bâtissons un port de guerre. Les Italiens protestent: leur pays pourrait être envahi par l'Armée d'Afrique. La France décide de creuser l'ishme et de "construire un port de commerce qui masquera celle du port de guerre " et, par souci de camoufflage, de concéder l'ouvrage à une entreprise privée "à ses risques et périls" (Vice-amiral Besson).
            Un homme d'affaires français bien renseigné, Joseph Décoret, cherche l'endroit où pourrait être construit l'arsenal de guerre et opte pour l'ancien site de Bassiana au pied de la colline de Sidi Yahia où quelques tunisiens labourent avec des araires et cueillent les olives. Il va voir le chef du village de Bled Bordj et Caïd et lui offre d'acheter ses terres. Il est mal reçu. :
             - Renonce à ton projet, lui dit le caïd, si tu persistes, les poissons du lac te mangeront. Décoret, à force de patience et de diplomatie, finit par parvenir à ses fins. Cet endroit n'est pas un désert. Le Bled Bordj el Caïd où sera bàti l'arsenal est bordé à l' Ouest par Sidi Saïd où sera construit le cercle naval et la Nouvelle Cité Maritime et dont le cimetière, les oliviers et les pommiers sauvages du Marabou (entre le stade et le cercle naval) survivront aux bouleversements. Ensuite, le centre de la future ville ( Arcades et haut de l'avenue de France) est le douar de Sidi Redjal et Arbaïn (trad."le Quarantrième.). Enfin, la colline est occupée par l'henchir (domaine) el Keiba. Goungla n'est pas à l'emplacement de Guengla mais au Sud-Ouest de la colline et à l'Ouest du "Passage à Niveau" ( le long du futur chemin de fer). Au Sud de la future plage Rondeau, une grande lagune marécageuse interdit le passage vers les Trois Palmiers et découragerait une extension de la ville vers ce coin du lac comme à l'époque romaine. Cette lagune se termine au Sud par la Pointe du....Condor. Plus proche encore, un marécage s'étend entre ce qui sera le bas de l'avenue de France et de la plage Rondeau.
             1889. Vignobles à Bizerte: 564 ha..à des propriétaires tunisiens, 133 ha. à des propriétaires européens.

             DES EPONGES DANS LE LAC (?!). Le 17 février 1890, un décret beylical concède (sans adjudication) la construction et l'exploitation du port pour 75 ans à la "Compagnie du port de Bizerte" (Hersent, Couvreux et quelques autres). Les travaux devront ètre achevés le 27 décembre 1895. Il s'agit d'un port de commerce accessible aux grands paquebots. Dépense prévue : 12 millions de Francs-or. Le gouvernement s'acquitera "mi parti en espèces, mi partie en concession de droits de pêche et de terre pleins conquis sur le lac" (c'est la Bizerte moderne que nous connaissons). Le lac est l'objet des convoitises car la Compagnie du port se fait concéder " le droit exclusif d'exploiter deux pêcheries du lac de Bizerte et de Tindja " ainsi que le projet de cultiver dans le lac des EPONGES, des MOLLUSQUES, etc. sans être soumis à aucun droit intérieur ou d'exportation".
            1891. 11 avril. Recensement : 9973 français en Tunisie, dont 501 pour le Contrôle civil de Bizerte : Bizerte 466, Mateur 10, Porto-Farina 14, M'hada 3, El Haouide 7, Aïn Roumi 1.
            1892. Un journaliste, Narcisse Faucon, prépare un livre La Tunisie avant et depuis l'occupation française qui sera publié en 1893. Il plaide pour la construction d'un port de guerre "Qu'on fortifie donc cette station incomparable ! . Qu'on y crée un arsenal, il n'est que temps". Jules Ferry, auteur de la préface, n'évoque ni Bizerte ni le port de guerre.
            1892. la Dépêche tunisienne 27 novembre. Rome : un député italien parle des "fortifications" de Bizerte. D.t. 2 décembre. Rome : interpellation sur Bizerte. Il est question d'une brochure "Bizerte ou la guerre" de Jules (Giulio?) de Castelnuevo.
            1892. Le lac qui s'étend sur 300 000 ha. (50 km de circonférence, les cyclistes l'apprendront) se révèle une réserve fabuleuse de poissons : des daurades et des mulets, ensuite des sars, des Saint-pierre, des bagues, des anguilles et des soles sans oublier les turbots et les rougets. La pêcherie installée à la sortie du goulet a tendu un filet qu'on abaisse à chaque passage de navire et remonte aussitôt après. En 1892, elle prend 505 200 poissons pesant plus 365 tonnes, puis 270 tonnes en 1894, 340 en 1895, 530 en 1896 dont 236 de daurades et 58 de mulets qu'on expédie jusqu'à Paris. On comprend le sens des mosaïques des Trois Palmiers qui montraient des pêches miraculeuses. La Compagnie du port (Hersent) croit avoir trouvé la poule aux œufs d'or, mais ce pillage trouve sa sanction. Dès 1897 la production stagne puis décroît.
            1894. Bizerte 10 mars. Naissance de Rachel Haccoun qui sera la première centenaire de Ferryville (Mme Nardochée Krief). 18 mars, le paquebot Ville d'Alger calant 5,50m. pénètre dans le nouveau port. Mais le 16 juillet, la Chambre d'agriculture constate qu'à Bizerte les terrains ne se vendent pas et parle de "misère noire".
            1894. Le 1er novembre, le chemin de fer Bizerte-Djédéïda (72,765km.), commencé en 1892, est ouvert à l'exploitation. Coût 5 846 000 Francs-or. Le 17 décembre, à la Chambre des députés, rapport Paul Doumer : " Le corps d'occupation coûte par an environ douze millions" de Francs-or. Au total la Tunisie coûte plus de 15 millions aux contribuables français. Cette formule du futur président Doumer :" Le protectorat n'est qu'une des formes sous lesquelles s'exerce la puissance souveraine de la métropole sur la colonie qui lui appartient".
            1895. En mai le port de BIZERTE est mis en service ("les travaux ont atteint un état d'achèvement suffisant"). Un pont transbordeur enjambe le goulet de 100m de large. Le croiseur l'Iphigénie va passer dessous toutes voiles déployées. Avec d'autres navires de guerre français, il va prendre symboliquement possession du lac.
            1895 et 1896. Sécheresse. Les récoltes sont mauvaises. A Bizerte, il y a trois distilleries, une fabrique de pâtes, une huilerie et une tuilerie.
            1896. Le 24 février, la Dépêche tunisienne écrit : " Depuis l'ouverture du nouveau port, Bizerte demeure privée de toute communication avec la métropole". Le 16 mai, deux cuirassés (amiral Gervais) pénètrent dans le lac et "consacrent la Prise de possesssion".




             LA FONDATION DE FERRYVILLE. 1895-1896. Le nouveau ministre de la Marine des cabinets Léon Bourgeois (2 novembre 1895 - 28 avril 1896) est le journaliste de gauche (radical) Edouard Lockroy, homme particulièrement dynamique, qui va être le véritable père de Ferryville. Discrètement, afin de ne pas effaroucher britanniques et italiens, il affecte un crédit de 16 000 francs à une étude en vue de créer dans le lac "un petit arsenal pour notre défense mobile mal installée, obligée de se tenir sur un vieux bateau. Nos navires ne trouveraient ni un bassin, ni un magasin ni l'outillage nécessaire pour la réparation de leurs avaries". Un député, le comte de Treveneuc, va s'informer sur place.
            1897. Edition d'une "carte du lac de Bizerte" par le Service hydrographique de la marine. Ferryville sera située au 37° de latitude Nord et 7° 30' de longitude Est. La région se trouve au cœur d'une dépression parmi les reliefs des dernières ramifications de l'Atlas septentrional et les derniers contreforts des Mogods (période tertiaire).
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